Le marchand véridique et digne de confiance sera avec les prophètes, les véridiques et les martyrs. — Tirmidhi 1209

Le Forum de Nouakchott : l'OCI parie sur la souveraineté pharmaceutique

700 parties prenantes réunies en Mauritanie pour accélérer l'investissement pharmaceutique intra-OCI — la coopération islamique s'étend désormais à la santé.

Skyline de Dakar vue depuis la côte atlantique, Sénégal

La thèse

La coopération économique islamique a consacré des décennies à bâtir une infrastructure financière — banques islamiques, marchés de sukuk, cadres takaful. Le Regional Health Invest Forum 2026 de Nouakchott marque un signal fort : l’OCI applique désormais cette même logique institutionnelle au secteur pharmaceutique. La question n’est pas de savoir si les pays à majorité musulmane ont besoin d’une chaîne d’approvisionnement souveraine en médicaments. Manifestement, oui. La question est de savoir si un forum de deux jours peut transformer cette ambition en capital réellement déployé.

Ce qui s’est passé à Nouakchott

Les 13 et 14 juillet, plus de 700 parties prenantes — ministres, investisseurs, industriels, représentants d’institutions financières et experts des systèmes de santé — se sont réunis au Palais des Congrès Moktar Ould Daddah de la capitale mauritanienne. L’événement était organisé par le CIDC (Centre Islamique pour le Développement du Commerce), le bras commercial de l’OCI, en partenariat avec le ministère mauritanien de la Santé et l’APIM (Agence de Promotion des Investissements en Mauritanie), avec l’OMS en co-organisateur.

Le thème était délibéré : « Renforcer le commerce et l’investissement intra-OCI dans le secteur pharmaceutique : de la stratégie à l’action. » Cette formulation — « de la stratégie à l’action » — porte un poids réel. Elle reconnaît que l’OCI a déjà produit des stratégies. L’attente de ce forum était que développeurs de projets et investisseurs se retrouvent dans la même salle, dans des deal rooms structurés, pour signer des accords concrets.

Le Directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, figurait parmi les participants attendus. Le ministre somalien de la Santé a participé. La Tunisie a envoyé une délégation. La carte des participants reflète l’ambition du forum : non pas un événement ouest-africain, mais une mobilisation à l’échelle de l’OCI centrée sur l’industrialisation pharmaceutique africaine.

Le positionnement stratégique de la Mauritanie

Ce qui fait de Nouakchott un lieu plausible pour cette conversation, c’est précisément que la Mauritanie n’est pas un exportateur pharmaceutique. Elle est un cas test pour ce qui se passe lorsqu’un pays à capacité industrielle limitée mais à volonté politique réelle tente de s’intégrer dans les chaînes d’approvisionnement sanitaires de l’OCI.

Durant le forum, la Fédération Nationale de la Santé de Mauritanie (FNSM) a officiellement rejoint la FOASPS, la Fédération Ouest-Africaine des acteurs du Secteur Privé de la Santé. L’enjeu n’est pas cérémoniel. L’adhésion à la FOASPS offre aux acteurs privés de santé mauritaniens un réseau régional, un levier d’achat et une place dans des discussions qui excluaient jusqu’ici les marchés de plus petite taille.

Le rôle de co-organisateur de l’APIM témoigne d’un engagement au niveau de l’État. Quand une agence de promotion des investissements co-organise un forum de deals, c’est généralement parce qu’elle doit montrer aux investisseurs un point d’entrée opérationnel — permis, incitations fiscales, foncier, interlocuteurs identifiés.

Les vents contraires

Le problème structurel des ambitions pharmaceutiques de l’OCI est ancien. De nombreux États membres importent la majorité de leurs médicaments essentiels, souvent auprès de fabricants non membres de l’organisation. Réunir 700 personnes pour en discuter ne change pas cela en soi.

Les engagements pris lors de forums multilatéraux ont un faible taux de conversion en projets effectivement financés. Les deal rooms et sessions B2B de Nouakchott pourraient déboucher sur des lettres d’intention signées sans capital derrière elles. Sans mécanismes de suivi précis — engagements d’investissement chiffrés, étapes d’harmonisation réglementaire ou calendriers de construction d’unités de production — l’impact réel de l’événement reste incertain.

L’adhésion de la FNSM à la FOASPS n’est assortie d’aucun engagement financier ou structurel déclaré. Rejoindre une fédération, c’est la première étape.

À surveiller

Suivre si les deal rooms de Nouakchott produisent des annonces d’investissement avec des montants et des calendriers, et non de simples cadres de coopération. Observer le suivi du CIDC : l’organisation publie des rapports commerciaux annuels pour les États membres de l’OCI, et l’apparition de l’industrialisation pharmaceutique comme indicateur suivi mesurera la profondeur de l’engagement institutionnel. Et surveiller l’APIM mauritanienne : si des investissements directs étrangers dans le secteur de la santé se matérialisent dans les 12 à 18 prochains mois, le forum de Nouakchott aura été plus qu’une simple réunion.

La question de fond reste entière : la coopération islamique peut-elle reproduire dans la santé ce qu’elle a construit dans la finance — non pas seulement des institutions, mais un écosystème auto-renforçant ? Il a fallu 50 ans au secteur bancaire islamique pour y parvenir. L’OCI a-t-elle l’ambition de comprimer ce calendrier dans le domaine pharmaceutique ?