L’Argument
Le système financier libyen fonctionne depuis plus d’une décennie à coups de revenus pétroliers et d’improvisation. Le 25 juillet, quelque chose de différent s’est produit à Benghazi : la Chambre de commerce, la Bourse libyenne et l’Autorité du marché boursier libyen ont organisé un atelier formel pour lancer le premier package de sukuk d’investissement du secteur privé libyen — avec une première tranche dépassant le milliard de dinars libyens (environ 150 millions de dollars au taux de change officiel). Ce n’est pas encore une transaction. C’est un cadre. Mais les histoires de financement commencent par des cadres.
Une Longue Gestation
Les ambitions libyennes en matière de finance islamique précèdent cette semaine d’environ un an. En août 2025, le Libya Africa Investment Portfolio (LAIP) avait réuni à Tripoli des représentants de l’Autorité des marchés de capitaux, de la Banque islamique de développement et du Fonds de solidarité sociale pour explorer le financement par sukuk. Un groupe de travail avait été constitué. La Bourse libyenne et la Société islamique pour le développement du secteur privé (ICD) avaient également organisé un atelier virtuel sur les sukuk libellés en monnaie locale. Les deux initiatives s’étaient ensuite essoufflées.
L’atelier de Benghazi — intitulé « La première tranche de sukuk d’investissement : Lancement, Excellence et Durabilité » — est la première fois qu’un instrument concret est mis sur la table, avec Amwal Securities Brokerage Company comme partenaire opérationnel. Le passage des tables rondes à un produit nommé est significatif.
Pourquoi les Sukuk, Pourquoi Maintenant
Le choix de l’instrument n’est pas fortuit. Le système bancaire libyen est majoritairement islamique dans sa pratique — le prêt à intérêt reste restreint par la loi libyenne — si bien que le sukuk n’est pas une adaptation mais le véhicule de financement naturel. La question n’a jamais été de savoir si la Libye utiliserait des sukuk, mais si l’architecture institutionnelle pour les émettre et les négocier serait construite.
Cette architecture est désormais en cours d’élaboration à Benghazi, siège du gouvernement allié à l’Est. L’implication de la Bourse libyenne dans l’infrastructure d’émission est le signal institutionnel le plus significatif : elle laisse entendre que la négociation sur un marché secondaire est intégrée dès la conception. Amwal Securities, en tant que courtier agréé, assure la distribution.
Les Vents Contraires
Les obstacles structurels sont réels et ne doivent pas être minimisés. Le dinar libyen a été dévalué de 14,7 % en janvier 2026, et la Banque centrale de Libye a injecté 6 milliards de dollars en juin pour stabiliser le taux de change face aux pressions du marché parallèle. Pour que les sukuk attirent des capitaux privés sérieux, les investisseurs doivent avoir confiance dans les actifs sous-jacents et dans l’exécution du cadre juridique — deux éléments qui restent contestés dans l’environnement de gouvernance divisé de la Libye.
L’ordre du jour de l’atelier — examiner les aspects « juridiques, conformes à la charia islamique, techniques et de développement » — indique que ces questions sont encore en cours d’élaboration, et non résolues. Un pays dont deux gouvernements rivaux maintiennent chacun des fonctions distinctes de banque centrale fait face à un défi fondamental : les investisseurs en sukuk, comme tous les détenteurs d’obligations, ont besoin d’une contrepartie crédible.
À Surveiller
Le test sera de savoir si des sukuk sont effectivement émis et si une négociation secondaire commence. Un atelier, aussi bien organisé soit-il, n’est pas un marché des capitaux. La Libye a annoncé des initiatives de finance islamique par le passé ; ce qui distingue celle-ci est l’implication directe de l’Autorité du marché boursier libyen et le plancher d’un milliard de dinars. Si la première tranche est placée et devient négociable, ce serait une véritable étape pour les marchés de capitaux libyens.
La question plus large est de savoir si un marché sukuk fonctionnel dans l’Est libyen peut devenir un modèle pour la reconstruction économique post-conflit — et si les institutions internationales de finance islamique, largement restées à l’écart de la reprise libyenne, s’engageront maintenant plus directement.
