La thèse
Il existe une version de l’intelligence artificielle en finance africaine qui remplace les banquiers. Jean-Luc Konan, fondateur et Président-Directeur Général du Groupe COFINA, en construit une autre. Dans un entretien accordé à Financial Afrik le 26 juillet, Konan a décrit l’IA comme « un accélérateur de discernement » — une technologie qui affûte le jugement du chargé de crédit plutôt qu’elle ne le supplante. Dans des marchés où les données formelles sont rares et où la différence entre une PME viable et un mauvais prêt repose sur une connaissance contextuelle qu’aucun algorithme ne maîtrise encore, cette distinction a plus de portée qu’il n’y paraît.
Le « chaînon manquant » que COFINA comble
COFINA a été fondé en 2013 avec un mandat précis : financer le « missing middle ». C’est une expression consacrée dans la finance du développement pour désigner les entreprises qui ont dépassé la microfinance mais restent trop informelles pour une banque commerciale. Une PME qui a besoin d’une ligne de trésorerie de 50 millions de FCFA à Conakry ou à Dakar ne trouvera que peu d’interlocuteurs dans le système bancaire classique. COFINA a été conçu exactement pour cette entreprise.
Treize ans plus tard, le groupe opère dans huit pays — Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal, Gabon, Congo, Mali, Burkina Faso et Togo — emploie 2 000 personnes et a financé plus de 85 000 projets d’entreprises. Plusieurs de ces marchés comptent parmi les économies à plus forte majorité musulmane d’Afrique : le Sénégal est à environ 95 % musulman, le Mali et la Guinée autour de 90 %. Pour les entrepreneurs de ces pays, COFINA est devenu l’un des rares prêteurs structurés qui se déplace réellement.
La tension que le groupe a toujours navigée est celle qui contraint toute la mésofinance : l’évaluation de la solvabilité est difficile quand les emprunteurs n’ont ni comptes formels, ni bulletins de salaire enregistrés, ni bilans audités. Les décisions ont longtemps reposé sur la banque relationnelle — des chargés de crédit qui connaissent le marché local, comprennent les flux de trésorerie informels et savent lire la viabilité d’une entreprise au-delà de ses documents.
Le pari IA
L’argument de Konan est que l’IA ne change pas cette dynamique — elle l’amplifie. « L’IA apporte une puissance d’analyse inédite, mais elle ne remplace pas ce qui fait la qualité d’une décision : le discernement », a-t-il déclaré à Financial Afrik. Le modèle que COFINA construit utilise l’IA pour traiter de plus grands ensembles de données, identifier des tendances dans les comportements de remboursement et signaler des risques qu’un chargé de crédit pourrait manquer — tout en maintenant l’humain dans la position de décideur final.
C’est une approche plus conservatrice que les modèles de crédit entièrement automatisés. C’est aussi, sans doute, la plus adaptée à des marchés où un algorithme mal calibré peut se propager dans un écosystème PME déjà fragile. Le partenariat existant de COFINA avec Proparco — le bras investissement privé de l’AFD — ciblant les PME en Côte d’Ivoire et au Sénégal témoigne d’un groupe qui ne prend pas le risque de crédit à la légère.
Les vents contraires
L’argument pour une IA qui augmente les humains est solide en principe. Les risques d’implémentation sont réels. Les données des PME africaines sont hétérogènes, souvent informelles et collectées de façon inégale à travers les huit marchés de COFINA. Un système entraîné principalement sur des données de remboursement ivoiriennes pourrait sous-performer en Guinée ou au Congo, où les conditions économiques et la culture d’affaires diffèrent sensiblement. COFINA n’a pas publié les spécifications techniques de son approche IA, ce qui rend difficile toute évaluation rigoureuse de ces défis de calibration inter-marchés.
Il y a aussi la question de savoir si « accélérateur de discernement » est un cadre produit utile ou une aspiration. Beaucoup d’institutions à travers l’Afrique ont présenté l’IA comme un outil d’amélioration des décisions de crédit sans préciser ce que ces systèmes font réellement — ni ce qui se passe quand ils se trompent.
Ce qu’il faut surveiller
La vision 2030 de Konan est que COFINA soit « reconnu comme le partenaire naturel des entreprises qui grandissent en Afrique ». Cette vision dépend de si son modèle augmenté par IA améliore réellement les résultats de crédit à l’échelle — pas seulement s’il traite les demandes plus vite. La métrique à suivre n’est pas le volume de prêts. C’est le taux de créances douteuses, ventilé par marché. Si l’IA améliore genuinement le discernement, le signal apparaîtra dans la qualité des remboursements. Est-ce que l’utilisation accrue de l’IA par COFINA réduit l’écart entre son évaluation de la solvabilité et la solvabilité réelle ? Cette réponse reste encore à venir.
