La thèse
À Bitam et Minvoul, deux villes du nord du Gabon proches de la frontière camerounaise, des femmes ont triplé leurs revenus. Pas grâce à une application fintech ou un prêt startup — mais grâce à la culture du manioc et de la banane plantain, à 69 139 euros de financement institutionnel et à un partenaire local de mise en œuvre, le CEAD. Le Fonds « La Francophonie avec Elles » n’a pas réinventé la finance du développement. Il a exécuté quelque chose de plus simple et de plus difficile à la fois : il a appliqué le bon mécanisme au bon contexte.
Du 20 au 22 juillet 2026, une mission conjointe de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et de son partenaire TotalEnergies s’est rendue sur les sites de projet pour vérifier les résultats. Ce qu’elle a constaté est concret : les revenus des femmes ont en moyenne triplé, avec des effets en cascade sur la sécurité alimentaire, la scolarisation des enfants et l’accès aux soins au sein des mêmes ménages.
Ce que fait réellement le Fonds
Le Fonds « La Francophonie avec Elles » a été créé en 2020 par l’OIF pour soutenir des projets promouvant l’autonomisation économique et sociale des femmes vulnérables dans les pays francophones. Le modèle est direct : des subventions compétitives acheminées via des organisations locales de mise en œuvre, concentrées sur des activités productives spécifiques plutôt que sur des formations génériques.
À Bitam, le projet est piloté par le CEAD (Centre d’Étude et d’Appui au Développement Local). Les 69 139 euros alloués soutiennent 50 femmes — jeunes filles, mères et veuves — dans une culture structurée du manioc et de la banane plantain, incluant formation technique et accompagnement agronomique continu. L’accent sur la spécificité technique importe : ce n’est pas un séminaire de compétences, c’est un système de production.
Depuis sa création, le Fonds a soutenu quatre projets au Gabon pour un total de 288 154 euros, bénéficiant directement à environ 250 femmes. Soit un coût par bénéficiaire d’environ 1 150 euros — un chiffre qui invite la comparaison avec d’autres modèles de finance du développement ciblant des populations similaires.
L’argument structurel
Le projet de Bitam s’inscrit dans un schéma récurrent en Afrique subsaharienne francophone. L’agriculture de petite échelle, dominée par des femmes qui assument la responsabilité de la production alimentaire des ménages mais sont systématiquement exclues des titres fonciers et du crédit formel, reste l’un des secteurs productifs les moins capitalisés du continent. Le manioc et la banane plantain — les cultures de ce projet — sont des denrées de base fondamentales dans le Bassin du Congo. Le marché existe. La demande est locale et durable. Ce qui casse généralement la chaîne, ce n’est pas la qualité du produit ni l’accès aux marchés ; c’est l’écart entre là où commencent les femmes rurales et là où les institutions financières ont leur point de départ.
Le Fonds de la Francophonie comble cet écart non par un prêt — qui crée un risque de remboursement sur des ménages déjà précaires — mais par une subvention structurée autour du transfert technique et du renforcement des capacités productives. Le partenariat avec TotalEnergies ajoute une couche de validation corporate dont l’OIF se sert probablement pour soutenir et développer la base capitalistique du Fonds.
Les vents contraires
Un revenu triplé à partir d’une base très basse reste un revenu faible. Le rapport ne précise pas les niveaux de revenus de départ, ce qui rend impossible l’évaluation de l’impact en termes absolus. L’échelle de 50 bénéficiaires à Bitam reste modeste — significative pour les personnes concernées, mais pas encore systémique.
Le modèle de subvention du Fonds dépend d’une capitalisation continue de l’OIF et de partenaires corporate volontaires. Aucune des deux n’est garantie au-delà de l’édition en cours. Et quand un modèle par projets prend fin, la question est de savoir si l’infrastructure productive, les connaissances agronomiques et les relations de marché qu’il a créées perdurent — ou se dissolvent avec le cycle de financement.
À surveiller
La 7e édition du Fonds représente la dernière itération d’un modèle vieux de cinq ans. Si l’OIF publie des données d’impact agrégées pour toutes les éditions, ce jeu de données mérite examen : le triplement des revenus tient-il sur d’autres géographies et types de cultures, ou est-il spécifique aux conditions agricoles particulières du nord du Gabon ?
La question plus large pour l’Afrique francophone est de savoir si les modèles d’autonomisation agricole par subvention peuvent être structurés pour construire une capacité institutionnelle permanente plutôt que des résultats dépendants des projets. À quoi ressemble l’infrastructure après la troisième année — et qui continue à soutenir ces femmes une fois que la mission est repartie ?
