La thèse
L’encours des sukuk ESG a dépassé 61 milliards de dollars pour la première fois fin juin 2026 — en hausse de 24 % sur un an. C’est la bonne nouvelle. Le chiffre moins confortable : les émissions totales de sukuk ESG au premier semestre 2026 ont chuté de 32 % sur un an, à seulement 4,9 milliards de dollars. Un marché dont l’encours croît pendant que les nouvelles émissions se contractent raconte une histoire précise. Et c’est fondamentalement une histoire malaisienne.
Ce que montrent les données Fitch
Fitch Ratings a publié son analyse du S1 2026 le 22 juillet. Les chiffres sont précis sur l’endroit où se concentre l’énergie du marché.
Les émetteurs malaisiens ont représenté 67 % de l’ensemble des émissions de sukuk ESG au S1 2026, toutes libellées en ringgit malaisien. C’est près de trois fois leur volume du S1 2025. Les secteurs moteurs : énergie, utilities et transports — l’infrastructure de la transition énergétique. Sur le segment ringgit, les émissions de sukuk ESG n’ont pas simplement tenu. Elles ont accéléré.
La face devise étrangère présente un tableau différent. Les émissions en devises étrangères ont fortement reculé, la guerre en Iran ayant créé des primes de risque géopolitique qui ont rendu les investisseurs internationaux prudents. Les transactions qui ne se sont pas faites sont principalement les opérations en dollars et en euros qui attirent les capitaux institutionnels mondiaux.
Par pays en encours : la Malaisie détient 31 % du total des sukuk ESG en circulation, l’Arabie Saoudite 27 %, les EAU 20,2 % et l’Indonésie 15,3 %. Quatre marchés détiennent l’essentiel du portefeuille mondial.
Pourquoi la Malaisie a dominé
Trois facteurs structurels expliquent la montée en puissance de la Malaisie.
Premièrement, les incitations fiscales. La Malaisie accorde des exemptions fiscales spécifiques pour les sukuk SRI (Sustainable and Responsible Investment) dans son cadre fiscal. Cela crée un avantage de pricing pour les émetteurs que d’autres marchés n’ont pas encore reproduit.
Deuxièmement, une base d’investisseurs domestiques profonde. Les fonds de pension, compagnies d’assurance et trusts unitaires malaisiens ont été progressivement mandatés pour détenir une part croissante d’instruments labellisés SRI. La demande est structurelle, pas conjoncturelle.
Troisièmement, l’isolation en monnaie locale. Quand la volatilité géopolitique frappe les marchés en devises, les marchés de sukuk en ringgit continuent de fonctionner. Le S1 2026 en est la démonstration : le marché mondial s’est contracté tandis que la Malaisie s’est développée, parce que ses émetteurs et investisseurs opèrent dans un environnement de change protégé.
La limite à nommer
Le chiffre d’encours (61 milliards) paraît solide. Mais il faut nommer quelque chose : la croissance de 24 % en encours provient en partie d’émissions passées encore en bilan — ce n’est pas uniquement de l’activité nouvelle. Et les nouvelles émissions ont chuté de 32 %. Si l’activité en ringgit malaisien ralentit — ou si le mandat domestique atteint sa limite — la métrique d’encours ne croît pas automatiquement.
La contraction du marché en devises est également une limite réelle pour les ambitions mondiales de l’écosystème des sukuk ESG. Un marché à 67 % en ringgit n’est pas encore un marché véritablement mondial ; c’est un marché régional porté par de solides moteurs domestiques. Pour que les sukuk ESG atteignent les audiences institutionnelles que les green bonds ont atteintes dans les marchés conventionnels, les segments dollar et euro doivent se redresser.
Ce qu’il faut surveiller
Fitch s’attend à ce que la Malaisie continue de mener les émissions mondiales de sukuk ESG au S2 2026 — portée par les mêmes incitations fiscales, la demande domestique et la profondeur du marché. C’est le scénario de base. Mais la variable la plus importante est de savoir si les conditions géopolitiques s’améliorent suffisamment pour que les émissions en devises reprennent.
Si le conflit au Moyen-Orient se désescalade, les sukuk ESG en devises peuvent reprendre. Quand cela arrivera, la question sera de savoir si l’Arabie Saoudite et les Émirats — 47 % du total des encours combinés — apporteront de nouvelles émissions pour maintenir leur part, ou si la dynamique en ringgit de la Malaisie continuera de les devancer.
Les deux scénarios sont instructifs. Le marché mondial des sukuk ESG ne stagne pas. Il se réorganise — et pour l’heure, il a une adresse bien définie.
