Le marchand véridique et digne de confiance sera avec les prophètes, les véridiques et les martyrs. — Tirmidhi 1209

Le pari minéral de la Côte d'Ivoire : 63 milliards de dollars sur la table, le secteur privé suivra-t-il ?

La PIRME engage 38 000 milliards de FCFA pour transformer le secteur extractif ivoirien d'ici 2040. Le vrai test : mobiliser 88 % du financement auprès du privé.

Horizon d'un quartier financier ouest-africain avec gratte-ciels sous un ciel nuageux

La thèse

L’Afrique a longtemps joué le rôle de carrière du monde. Elle recèle d’importantes réserves des minéraux qui alimentent la transition énergétique — cobalt, manganèse, nickel, or — mais le continent n’en capte qu’une infime fraction de la valeur avant qu’ils ne quittent son sol. La Côte d’Ivoire parie que ce cycle prend fin aujourd’hui.

Le 10 juillet 2026, lors d’un forum interministériel organisé par la Banque africaine de développement (BAD) et réunissant une trentaine de ministres africains, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa Coulibaly, a dévoilé la PIRME — Politique intégrée des ressources minérales et de l’énergie. Ce plan engage 38 000 milliards de FCFA (environ 63 milliards de dollars) pour transformer le secteur extractif et énergétique du pays sur quinze ans, de 2026 à 2040.

Ce chiffre dépasse le PIB du Cameroun. Et il s’agit, par construction, en grande partie de fonds privés : 88 % de l’investissement total est attendu du secteur privé.

Un territoire assis sur un potentiel géologique considérable

Le sous-sol ivoirien justifie cette ambition. Environ 35 % du territoire national repose sur des formations biriminennes — parmi les structures géologiques les plus anciennes et les plus riches en or d’Afrique de l’Ouest. Les trois quarts du territoire sont par ailleurs considérés comme potentiellement riches en minéraux critiques.

Mais disposer de ressources naturelles et en capter la valeur économique sont deux problèmes distincts. C’est précisément ce fossé que la PIRME entend combler. Aujourd’hui, les mines et l’énergie représentent 7 % du PIB. L’objectif est d’atteindre 14 % d’ici 2040 — un doublement en quinze ans. L’investissement se répartit entre trois piliers : 41 % vers l’énergie, 30 % vers les mines, 29 % vers les hydrocarbures. Ce n’est pas un pari sur une seule ressource, mais une restructuration complète du secteur extractif.

Pourquoi la présence de trente ministres à Abidjan a du sens

Le choix d’ancrer le lancement de la PIRME dans un forum ministériel continental — plutôt que dans un roadshow bilatéral d’investisseurs — reflète la logique même de la politique. L’appel de Sangafowa Coulibaly à « passer de l’exportation brute à la transformation locale » suppose des chaînes de valeur régionales qu’aucun pays ne peut construire seul.

La fabrication de batteries, débouché que convoitent la plupart des stratégies minérales critiques, exige plusieurs intrants minéraux en proximité. L’Afrique de l’Ouest ne les détient pas tous. Le continent, organisé à grande échelle, si. Le rôle de la BAD comme organisateur signale que l’architecture multilatérale — normes de financement, logistique transfrontalière, renforcement des capacités techniques — est en cours de construction parallèlement au cadre politique national.

Pour l’écosystème entrepreneurial d’Afrique de l’Ouest francophone, ce n’est pas qu’un récit industriel. C’est le plus grand effort de mobilisation de capitaux que la région ait engagé depuis des années, avec un accent explicite sur les partenariats public-privé — des structures compatibles avec les instruments de la finance islamique, notamment les sukuk de projet et les véhicules de co-investissement.

Les vents contraires

L’écart entre les annonces et l’exécution dans la politique extractive africaine est bien documenté. La dépendance de la PIRME au secteur privé — 88 % de 63 milliards sur quinze ans — est à la fois sa logique stratégique et sa principale vulnérabilité. Les cadres publics attirent les capitaux privés uniquement lorsque la gouvernance est stable, l’octroi de licences prévisible et les rendements compétitifs à l’échelle mondiale. La Côte d’Ivoire a progressé sur ces trois fronts, mais aucun n’est entièrement consolidé.

La durée du plan accentue le défi. Quatorze ans représentent quatre à cinq cycles électoraux. Les politiques extractives qui survivent aux changements de gouvernement sont l’exception sur le continent. Et la volatilité des prix des matières premières — une variable que ni Abidjan ni la BAD ne contrôlent — a historiquement fait dérailler des plans plus solides que celui-ci.

Ce qu’il faut surveiller

Deux signaux précoces révéleront si la PIRME représente une réorientation industrielle réelle ou une annonce bien formulée. Premier indicateur : la cadence à laquelle les licences minières privées sont délivrées dans le nouveau cadre au cours des dix-huit prochains mois. Second indicateur : si une unité de traitement de minéraux de qualité batterie sort de terre en Côte d’Ivoire avant 2028.

L’implication de la BAD rehausse le plancher de crédibilité. Mais crédibilité et capital engagé restent deux choses différentes.

La question de fond que la PIRME pose — pas seulement pour la Côte d’Ivoire, mais pour le continent — est de savoir si la course mondiale aux minéraux critiques donne enfin à l’Afrique le levier pour changer les termes auxquels ses ressources quittent son sol, ou si ce cycle reproduit le schéma de tous les booms de matières premières précédents, où la valeur part avec le minerai.