La thèse
Le Pakistan compte environ 40 millions d’utilisateurs de cryptomonnaies, un volume annuel estimé à 300 milliards de dollars de transactions crypto, et occupe la troisième place mondiale de l’indice d’adoption crypto Chainalysis — derrière l’Inde et les États-Unis seulement. Plus tôt cette année, il a adopté le Virtual Assets Act 2026, qui a créé la PVARA, la Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority, dotée d’un comité consultatif Sharia intégré. L’État construisait, en d’autres termes, un cadre réglementaire conforme à la Sharia pour les actifs numériques. Puis Darul Uloom Karachi — qui abrite les plus grands oulémas du pays — a émis une fatwa déclarant tout cela illicite. Ce moment ne révèle pas une crise. Il révèle une faille structurelle que l’ensemble du secteur de la fintech islamique doit comprendre.
La décision
La fatwa, signée par Mufti Muhammad Taqi Usmani et cinq autres érudits, porte la date du 24 Zul-Hijja 1447 de l’Hégire — soit le 10 juin 2026. Elle a circulé en ligne avant de faire irruption dans la couverture médiatique grand public à partir du 9 juillet 2026.
La décision est catégorique. Bitcoin, Ethereum et USDT sont chacun explicitement cités. La clause de portée s’étend à tous les jetons blockchain et stablecoins. Changer l’étiquette — de « cryptomonnaie » à « monnaie virtuelle », « jeton » ou « actif numérique » — ne modifie pas le statut religieux. La conclusion doctrinale centrale : les cryptomonnaies ne qualifient pas de « maal » (richesse ou propriété) au sens de la Sharia, faute de valeur intrinsèque, de garantie matérielle ou de reconnaissance étatique tels que le droit hanéfite classique les requiert. La fatwa décrit la crypto comme « l’enregistrement de chiffres fictifs dans un compte ».
Les implications pratiques sont sévères. Une transaction déjà réalisée en crypto est déclarée invalide — la propriété de l’objet acheté n’a jamais été légalement établie. Les personnes concernées sont invitées à restituer les biens achetés en crypto et à supprimer définitivement les cours en ligne acquis par ce biais. Il n’y a pas de période de grâce, ni de mécanisme de conversion. La décision ne reconnaît aucune distinction entre la crypto comme actif spéculatif et la crypto comme infrastructure de paiement.
La position de l’État — et le fossé
Ce qui rend ce moment particulièrement significatif, c’est la contradiction institutionnelle qu’il crée. Le Virtual Assets Act 2026 du Pakistan a été adopté en février et mars par le Sénat et l’Assemblée nationale, puis promulgué par le président Asif Ali Zardari. Il a créé la PVARA avec un mandat explicite de développement de cadres crypto conformes à la Sharia — le Pakistan était décrit par plusieurs observateurs internationaux comme « l’un des premiers pays à intégrer formellement les principes de la finance islamique dans la réglementation crypto ».
Le président du PVARA, Bilal Bin Saqib, a rencontré Mufti Taqi Usmani le 11 juillet, deux jours après que la fatwa soit devenue publique. Il a qualifié la rencontre de « constructive » et appelé à une évaluation technique et sharia plus approfondie des actifs numériques, soulignant que « la blockchain, les actifs numériques, les stablecoins et les actifs du monde réel tokenisés représentent un large spectre de technologies et de cas d’usage ». Sa demande : les évaluer comme des catégories distinctes, pas comme une classe homogène. Après la rencontre, Mufti Usmani n’a pas révisé sa décision.
Le clivage fiqh est réel
Le Pakistan n’est pas isolé. Le Darul Ifta’ d’Égypte, le Conseil des fatwas du Koweït, le Conseil des fatwas de Turquie, le Conseil des fatwas d’Arabie saoudite et le Darul Ifta’ de Palestine ont tous émis des décisions défavorables aux cryptomonnaies. Le cheikh Ali Qaradaghi, Secrétaire général de l’Union internationale des savants musulmans, basé au Qatar, compte parmi les savants qui les considèrent illicites.
Le camp de la permissibilité est tout aussi crédible. Les organes consultatifs islamiques malaisiens adoptent une approche conditionnelle — la crypto peut être licite selon le cas d’usage et la volatilité. L’Indonésie (MUI) a statué que la crypto est licite comme marchandise mais non comme monnaie. Des érudits malaisiens reconnus, dont le Dr Mohd Daud Bakar et le Dr Zaharuddin Abd Rahman, défendent des positions nuancées.
Le clivage est doctrinal, pas superficiel. Il porte sur la question de savoir si le concept de « maal » exige une garantie physique ou une reconnaissance étatique, ou si l’acceptation sociale générale et la transactabilité sont suffisantes. Les deux positions ont des fondements classiques solides. Aucune ne disparaîtra de sitôt.
À surveiller
Le comité consultatif Sharia du PVARA est désormais l’institution la plus importante à suivre. S’il produit une décision nuancée distinguant l’infrastructure blockchain des jetons spéculatifs — et si cette décision obtient l’aval d’organes comme Darul Uloom Karachi — une voie existe. S’il ne parvient pas à gagner cette crédibilité, les 40 millions d’utilisateurs crypto du Pakistan continueront d’opérer dans une ambiguïté religieuse permanente.
La question plus profonde pour la fintech islamique : un cadre réglementaire crypto conforme à la Sharia est-il possible, ou la classe d’actifs elle-même est-elle le problème ? La réponse déterminera si la finance numérique islamique peut s’engager avec l’infrastructure blockchain — ou si elle devra construire des systèmes entièrement parallèles.
