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Le boom des fonds conformes à la charia : là où va vraiment l'argent institutionnel

La finance islamique a discrètement franchi les 5 000 milliards de dollars d'actifs. En 2026, les capitaux qui y affluent ressemblent de moins en moins à un marché de niche.

Skyline de Riyad avec le quartier financier du roi Abdallah et la Kingdom Tower

La thèse

La finance islamique a dépassé les 5 000 milliards de dollars d’actifs sans que la presse financière généraliste ne le remarque vraiment. Aujourd’hui, les capitaux institutionnels suivent — non pas par conviction religieuse, mais pour des raisons de diversification, de rendement et d’exposition aux infrastructures.

Les émissions mondiales de sukuk ont atteint 264,8 milliards de dollars en 2025, contre 234,9 milliards l’année précédente. L’encours total des sukuk en circulation a franchi la barre du trillion. Les émissions en devises étrangères ont dépassé 100 milliards de dollars — soit près du double de leur volume de 2021. Ce ne sont pas des chiffres de niche. Ils ressemblent à ceux d’une catégorie d’actifs à revenu fixe en expansion structurelle.

Ce qui a changé en 2026

Ce n’est pas tant la taille de la finance islamique qui a changé, mais qui achète. Les investisseurs institutionnels non islamiques — fonds souverains, gestionnaires de retraite, allocateurs d’actifs européens — sont désormais des participants actifs du marché du sukuk. Leur motivation est simple : les sukuk offrent une liquidité sur le marché secondaire, une diversification par rapport aux obligations classiques, et un accès aux projets d’infrastructure à long terme dans des marchés à forte croissance où les émissions obligataires conventionnelles sont peu développées.

Les sukuk en devises étrangères comblent en particulier un vide. Pour un investisseur institutionnel basé à Tokyo ou à Francfort en quête d’exposition aux infrastructures émergentes sans risque de change, un sukuk libellé en dollars d’un émetteur du Golfe entre directement en concurrence avec une obligation conventionnelle de la même signature. En 2025, le différentiel de rendement s’est suffisamment réduit pour que la contrainte de conformité islamique devienne largement secondaire par rapport à la thèse d’investissement.

Le sous-marché des sukuk durables renforce cette dynamique. Les sukuk verts et ESG ont atteint 21,5 milliards de dollars en 2025 — une hausse de 38 % par rapport à 2024 — portés par des investisseurs qui ont besoin à la fois de conformité islamique et de labels durables, et par des émetteurs qui ont découvert que combiner les deux élargit leur base d’acheteurs.

Les moteurs structurels

Trois facteurs alimentent cette croissance.

D’abord, les grands chantiers d’infrastructure du CCG. Vision 2030 en Arabie saoudite, engagements net zéro des Émirats arabes unis, diversification qatarie post-Coupe du monde : autant de programmes générant des émissions souveraines et quasi-souveraines à grande échelle. Les émetteurs du Golfe recourent naturellement au sukuk pour des raisons de marché intérieur, et le volume est suffisant pour créer une vraie profondeur sur le marché secondaire.

Ensuite, la dynamique de l’Asie du Sud-Est. La Malaisie reste le premier marché de sukuk par volume, et les émissions souveraines indonésiennes se sont sensiblement développées. Ces deux marchés fournissent ensemble un calendrier d’émissions étalé tout au long de l’année qui maintient l’engagement des investisseurs institutionnels.

Enfin, la décision de Bloomberg de lancer des indices sukuk charia constitue un jalon infrastructurel majeur. L’inclusion dans un indice modifie la logique d’investissement des allocateurs passifs : une fois qu’un titre intègre un indice, les flux suivent automatiquement, quelle que soit la conviction de l’investisseur.

Les vents contraires

Ce tableau de croissance est réel, mais il a ses limites. La liquidité du marché secondaire reste inférieure à celle des marchés obligataires conventionnels comparables, notamment hors CCG. Les écarts acheteur-vendeur s’élargissent sensiblement en période de stress. Ce risque de liquidité explique pourquoi certains investisseurs institutionnels traitent encore le sukuk comme une position tactique plutôt que comme un actif de cœur de portefeuille.

La standardisation est l’autre enjeu récurrent. La conformité islamique s’interprète différemment selon les juridictions : une structure approuvée par des érudits malaisiens peut ne pas être acceptable pour des érudits du Golfe. Cette fragmentation augmente les coûts de diligence et limite la fongibilité des instruments d’une région à l’autre.

Le taux de croissance annuel composé de 14,5 % projeté jusqu’en 2030 — impliquant 7 250 milliards de dollars d’actifs totaux — suppose un appétit soutenu pour l’émission souveraine et des différentiels de taux stables. Aucun des deux n’est garanti.

À surveiller

La question mérite d’être suivie : l’entrée institutionnelle de 2026 est-elle structurelle ou cyclique ? Si le prochain cycle de taux rend les obligations conventionnelles plus attractives, ces acheteurs non islamiques vont-ils se désengager ?

Le lancement des indices Bloomberg est l’indicateur le plus utile à cet égard. Les flux passifs liés à un indice sont plus stables que les allocations discrétionnaires — ils ne se retirent pas sur un simple signal de rendement. La profondeur de l’inclusion dans ces indices, et le nombre de gestionnaires qui les répliquent, vous en diront plus sur la durabilité de cette tendance que n’importe quel chiffre d’émission isolé.