La thèse
Le marché du sukuk ne fait pas que croître — il accélère précisément au moment où les marchés obligataires conventionnels affrontent des vents contraires. Cette divergence raconte une histoire sur les choix d’allocation du capital institutionnel.
Sur les quatre premiers mois de 2026, les émissions de sukuk dans le GCC ont progressé de 13,1 %, selon les données de S&P Global. A l’échelle mondiale, la hausse est encore plus marquée — 20 %, portée par l’activité en Malaisie, en Turquie et en Indonésie. Le marché du sukuk devrait passer de 1 290 milliards de dollars en 2025 à 1 530 milliards d’ici fin 2026. Et le vrai titre, ce n’est pas le chiffre global, mais ce qui le propulse.
L’Arabie Saoudite comme moteur
L’Arabie Saoudite est la force principale derrière la hausse dans le GCC. Le robuste programme d’emprunt en monnaie locale du Royaume — lié aux dépenses d’infrastructure de Vision 2030 — a fait du marché saoudien du sukuk le plus profond de la région. Quand un souverain emprunte aussi agressivement en instruments conformes à la Sharia, cela produit deux effets : cela crée une courbe de référence qui calibre toutes les autres émissions, et cela signale aux investisseurs internationaux que le marché du sukuk est suffisamment liquide pour y entrer à grande échelle.
Et c’est là que ça devient intéressant : les sukuk ont historiquement souffert d’une décote de liquidité — les investisseurs exigeaient des rendements plus élevés pour compenser des marchés secondaires moins profonds. Le volume saoudien comprime cette décote en temps réel.
La dimension ESG
Voici où l’histoire devient véritablement captivante. Les émissions de sukuk ESG ont atteint un record de 23,8 milliards de dollars en 2025, en hausse de 54 % en glissement annuel. La convergence des principes de la finance islamique (adossement à des actifs, partage des risques, filtrage éthique) avec les mandats ESG n’est pas un exercice marketing — c’est un alignement structurel. Les investisseurs institutionnels qui ont besoin à la fois de conformité ESG et de diversification de rendement constatent que les sukuk verts cochent les deux cases simultanément.
L’International Islamic Liquidity Management Corporation (IILM) a dépassé les 13 milliards de dollars d’émissions cumulées en 2026, avec un portefeuille de sukuk en cours atteignant un record de 7,1 milliards de dollars. La Banque islamique de développement a ouvert l’année avec un sukuk d’un milliard de dollars. Ce ne sont pas des instruments de niche — ils deviennent des outils d’allocation centraux pour les fonds souverains et les systèmes de retraite.
Les vents contraires
Mais tout n’est pas que momentum. S&P Global Ratings prévoit un ralentissement de la croissance globale de l’industrie de la finance islamique à 5-10 % en 2026, contre 10,2 % en 2025. L’instabilité géopolitique au Moyen-Orient pèse sur la confiance des investisseurs, et l’environnement mondial des taux d’intérêt — bien qu’en phase d’assouplissement — reste suffisamment incertain pour compliquer la tarification des nouvelles émissions.
Il y a aussi une question structurelle : le marché du sukuk peut-il maintenir sa trajectoire de croissance s’il reste massivement dominé par les souverains ? Les émissions de sukuk corporate sont en retard, et le développement de pools d’émetteurs plus profonds et diversifiés reste un chantier en cours.
Ce qu’il faut surveiller
Le second semestre 2026 sera révélateur. Si l’Arabie Saoudite maintient son rythme et que les instruments liés à l’ESG continuent de croître, le marché du sukuk pourrait franchir le seuil des 1 500 milliards de dollars en avance sur le calendrier. Si les frictions géopolitiques s’intensifient ou si les prix du pétrole fléchissent, les souverains du GCC pourraient freiner leurs émissions — et le narratif de croissance s’affaiblit. La trajectoire est solide, mais le chemin n’est pas garanti.
