Le marchand véridique et digne de confiance sera avec les prophètes, les véridiques et les martyrs. — Tirmidhi 1209

L'Afrique francophone accélère sur la finance islamique — le Burkina Faso lance son premier sukuk souverain

Avec un sukuk de 75 milliards FCFA au Burkina Faso et des émissions cumulées en hausse dans l'UEMOA, la finance islamique s'installe durablement en Afrique de l'Ouest.

Skyline de Dakar, Sénégal, vue depuis l'île de Gorée

Ce qui vient de se passer

Le 26 juin 2026, le Burkina Faso a ouvert les souscriptions de son tout premier sukuk souverain — le « Sukuk Burkina Renaissance » — pour un montant recherché de 75 milliards de francs CFA (environ 114 millions d’euros). C’est un événement. Non pas parce que le montant est colossal à l’échelle mondiale, mais parce qu’il confirme une tendance de fond : la finance islamique n’est plus l’apanage du Golfe ou de l’Asie du Sud-Est. L’Afrique francophone en fait désormais un outil de souveraineté budgétaire.

Les détails de l’opération

Le sukuk est structuré sur une maturité de neuf ans (2026-2035), avec une marge bénéficiaire annuelle de 6,80 %. Les certificats sont émis à une valeur nominale de 10 000 FCFA — un seuil volontairement bas pour permettre la participation des investisseurs individuels, et pas seulement des institutionnels. L’opération est arrangée par Image Finance Internationale (SGI-IFI), et les souscriptions courent jusqu’au 17 juillet 2026.

Le positionnement est explicite : Issa Malgoubri, PDG de SGI-IFI, a souligné que « un investisseur chrétien, musulman, d’une autre confession ou sans appartenance religieuse peut souscrire à un sukuk ». L’objectif n’est pas confessionnel — il est financier. Mobiliser l’épargne domestique et régionale pour financer des projets d’infrastructure dans un contexte budgétaire contraint.

Le contexte régional

Le Burkina Faso n’arrive pas en terrain vierge. Dans l’espace UEMOA, le Sénégal a été le pionnier avec le tout premier sukuk souverain de la zone en 2014 (100 milliards FCFA), suivi d’une deuxième émission de 200 milliards FCFA en 2016. La Côte d’Ivoire a enchaîné avec deux émissions propres — 150 milliards FCFA en 2015, puis 160 milliards en 2016. Le Togo s’y est également engagé.

Au total, l’encours cumulé de sukuks souverains en Afrique de l’Ouest a dépassé le milliard d’euros. Et la tendance s’accélère : selon les données disponibles, le marché des obligations islamiques en Afrique est passé de 112 millions de dollars en 2024 à environ 3 milliards en 2025 — une multiplication par plus de 25 en un an, portée notamment par les émissions du Bénin sur les marchés internationaux.

Pourquoi ça compte

Trois raisons. D’abord, la diversification des sources de financement. Les États d’Afrique de l’Ouest dépendent historiquement des eurobonds et des prêts multilatéraux. Les sukuks offrent une alternative qui mobilise l’épargne locale et régionale — ce qui réduit l’exposition au risque de change et aux conditions des marchés internationaux.

Ensuite, l’inclusion financière. Dans des pays où une part significative de la population évite les produits financiers conventionnels par conviction religieuse, les instruments conformes à la charia ouvrent un réservoir d’épargne jusqu’ici non capté par le système formel.

Enfin, la structuration du marché. La BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) travaille sur un cadre réglementaire dédié à la finance islamique. L’adoption d’une législation spécifique donnerait aux émetteurs et aux investisseurs la visibilité juridique nécessaire pour passer à l’échelle.

La nuance

Les sukuks souverains ouest-africains ne sont pas sans critiques. La structuration en Ijara (location-vente) adoptée par le Sénégal a été jugée inadaptée par certains analystes, qui estiment que les sukuks devraient financer des projets générateurs de revenus — autoroutes à péage, centrales électriques, aéroports — plutôt que de simplement adosser la dette à des actifs existants. La question de la substance économique réelle de ces instruments reste ouverte.

Par ailleurs, le succès du Sukuk Burkina Renaissance dépendra de la confiance des investisseurs dans un contexte sécuritaire tendu au Sahel. Le rendement de 6,80 % reflète en partie cette prime de risque. Les prochaines semaines — la souscription court jusqu’au 17 juillet — donneront une première mesure de l’appétit réel du marché.