La thèse
Alors que le GCC capte les gros titres, c’est en ASEAN que la croissance en volume se joue dans l’alimentaire halal. L’Asie-Pacifique détient déjà la plus grande part de revenus — 57,5 % — du marché mondial de l’alimentaire halal. Et la dynamique s’accélère, elle ne plafonne pas.
Les chiffres
Les snacks halal emballés ont enregistré une hausse de 22 % en glissement annuel des ventes au détail en Asie du Sud-Est en 2023. Plus de 35 % de tous les nouveaux produits alimentaires emballés lancés dans la région sur la même période portaient une certification halal. Dans le GCC, l’indicateur comparable était la croissance des produits laitiers certifiés halal de 18 % entre 2021 et 2024 — solide, mais sur un marché plus mature et moins dynamique.
L’Indonésie — qui abrite la plus grande population musulmane au monde avec 240 millions de personnes — est le centre de gravité. Le marché de la finance numérique islamique du pays devrait à lui seul dépasser 43 milliards de dollars d’ici 2034. Mais la Malaisie, avec ses décennies de développement de l’écosystème halal et la certification mondialement reconnue du JAKIM, reste l’ancrage institutionnel de la région.
Ce qui explique ce basculement
Trois facteurs structurels expliquent pourquoi l’ASEAN prend de l’avance :
La démographie. L’Indonésie, la Malaisie et Brunei ont des populations à majorité musulmane. Les Philippines, la Thaïlande et Singapour comptent d’importantes minorités musulmanes. La base combinée de consommateurs musulmans en ASEAN dépasse 300 millions — soit plus que la population totale du GCC.
L’infrastructure réglementaire. La Malaisie et l’Indonésie ont investi des décennies dans la construction de cadres de certification halal. Le régime de certification halal obligatoire de l’Indonésie — qui s’étend désormais au-delà de l’alimentaire vers les cosmétiques, les produits pharmaceutiques et les produits chimiques — crée un écosystème de conformité qui oblige les marques à s’engager plutôt qu’à simplement opter pour la certification.
La proximité des chaînes d’approvisionnement. L’ASEAN est à la fois un grand consommateur et un grand producteur d’alimentation halal. L’Indonésie et la Malaisie figurent parmi les plus grands exportateurs mondiaux d’huile de palme, de cacao et de produits de la mer — autant de matières premières clés certifiées halal. La boucle production-consommation est plus courte et moins coûteuse que le modèle du GCC, dépendant des importations.
L’angle géopolitique
Food Navigator Asia rapportait en mai 2026 que l’ASEAN se positionne comme le prochain grand marché de croissance halal, en partie parce que les turbulences au Moyen-Orient perturbent les chaînes d’approvisionnement et les flux d’investissement dans le GCC. Ce n’est pas un jeu à somme nulle — le GCC reste le plus grand consommateur par habitant de produits halal — mais cela signifie que les multinationales en quête de marchés halal stables et à forte croissance regardent de plus en plus vers l’est plutôt que vers l’ouest.
Même les marchés d’Europe de l’Est réagissent : la Pologne et la Roumanie ont enregistré une augmentation de 60 % du linéaire halal entre 2022 et 2024, largement portée par la demande des marchés d’exportation de l’ASEAN et du Moyen-Orient.
La question ouverte
La dynamique halal alimentaire de l’ASEAN est réelle, mais la région fait face à un défi de coordination. Les systèmes de certification de l’Indonésie et de la Malaisie ne sont pas pleinement interopérables. L’écosystème halal de Singapour est efficace mais restreint. Et les pays à majorité non musulmane de l’ASEAN (Thaïlande, Vietnam, Philippines) développent leurs capacités halal principalement pour l’exportation, pas pour la consommation intérieure. La capacité de l’ASEAN à construire un bloc alimentaire halal régional cohérent — ou à rester un ensemble de marchés nationaux solides — déterminera si la région façonne l’industrie mondiale ou se contente d’y participer.
